Mardi 24 mars 2009 2 24 /03 /Mars /2009 21:28

Il y a des jours où tout va bien.
La vie vous a redonné confiance en l'avenir et vous vous dites que le bonheur est parmi nous.

C'est un mercredi d'octobre 2003, nous venons d'emménager dans un nouvel appartement avec une jolie terrasse de 50 m2. C'est une location.
Le déménagement se justifiait par le retour à la maison de ma fille de 17 ans à l'époque.
Elle habitait depuis deux ans avec son père et comme celui ci c'était remarié, les divergences d'opinion d'avec sa nouvelle belle-mère l'ont faite revenir vivre avec nous (mon mari et son frère).

Il fait beau, très beau pour ce mercredi d'automne.

Je suis à mon travail. Avec quelques collègues, entre midi, nous avons fait les boutiques du centre ville.
On a beaucoup rit, comme d'habitude j'ai fais le pitre.
Nous voilà de retour au bureau, et les plaisanteries continuent.

Il est 16 h 30 mon téléphone portable sonne. Je décroche et c'est la voix de ma fille que je devine,
je dis devine, car elle hurle tellement que ces mots sont incompréhensibles....
Des pleurs, des cris,  c'est tout ce que j'arrive à entendre, malgré mes demandes successives, je n'arrive pas à la raisonner pour comprendre ce qu'il se passe.
Sans attendre, je prends mon sac à main et j'informe mes collègues qu'il faut que je parte immédiatement sans prendre le temps d'expliquer la raison car moi même je ne l'a connais pas.

Je court dans les couloirs, à en perdre le souffle, et descends les trois étages à pieds pour rejoindre ma voiture.

Je tente en même temps de rappeler ma fille pour essayer d'en savoir plus, mais rien n'y fait.

J'habite à 10 min en voiture de mon travail, mais ce jour  là le trajet me semble interminable.
Enfin, je vois notre rue, je laisse ma voiture en travers du trottoir et au moment où je veux ouvrir la porte d'entrer de l'immeuble, une dame du groupe d'assurance en dessous de mon appartement me dit :
"C'est là Madame, il faut venir là."....
Sans poser de question j'entre dans les locaux en suivant mécaniquement la personne.

Mon coeur se met à battre la chamade......
J'entends les hurlements de ma fille..... mais je ne l'a vois toujours pas....
J'arrive enfin à sa hauteur, elle est agenouillée par terre et au moment où elle me voit , se lève et me tombe dans les bras..."Maman"!
Et là, je n'ai pas besoin d'explication supplémentaire, je vois son petit ami allongé sur le sol à plat ventre,
une tache de sang autour de sa bouche, je lève les yeux au ciel et je comprends immédiatement ce qui s'est passé : Ils étaient tous les deux sur la terrasse de notre appartement, le pauvre a voulu s'appuyer sur le skydome (une fenêtre de toit qui se trouvait sur notre terrasse pour donner de la clarté au bureau du cabinet d'assurance).
Celle-ci a cédé, l'entraînant dans une chute de 3 mètres environ, dans les locaux du dessous.

"Mais pourquoi les pompiers ne sont-ils pas encore là, les a -t -on prévenus ?"
"Oui" me confirme la responsable de l'agence. "Pourquoi c'est si long"....
Je tente de calmer  ma fille, mais j'ai la gorge nouée, "Sofiane" c'est son prénom, il respire mais il est inconscient.

C'est un jeune homme que ma fille a rencontré quelques mois auparavant. Il a 19 ans, il est charmant, j'ai eu l'occasion de le rencontrer à plusieurs reprises, notamment pendant l'été.
Il est venu passer quelques jours avec nous en Provence.
C'est son premier petit copain, et en le voyant je me dis qu'elle a de la chance. C'est le fils bien élevé, plein d'attentions pour elle et super gentil.
Il est venu l'a retrouver aujourd'hui mercredi parce que dans deux jours c'est l'anniversaire de ma fille,  il veut lui offrir le cadeau qu'il a acheté car il sera absent ce jour là.

Les pompiers et le Samu arrivent enfin, ils prennent en charge Sofiane, cela dure, dure...
Les minutes semblent des heures.
J'appelle mon mari à son travail et lui résume en quelques mots la situation, il est en réunion à l'extérieur et ne peut pas venir nous rejoindre tout de suite mais fera tout son possible.

Près de 20 min se sont écoulées et toujours pas de nouvelles sur l'état de Sofiane, quand,  le médecin urgentiste s'avance vers moi et m'indique qu'il faut hélitroyé Sofiane au CHU, je l'informe que je ne suis pas sa mère et lui demande s'il faut que je prévienne sa famille.
Sa réponse résonne encore dans ma tête, "Oui Madame, c'est très grave!!!"

Comment prévenir une famille dont vous ne savez rien ?

Je demande à un des pompiers de me donner le portable de Sofiane qu'il a encore dans sa poche de pantalon.
Au moment où il est pris en charge dans l'ambulance des pompiers, on me tend son téléphone.
Avec ma fille, on actionne son répertoire et dans les noms qui défilent elle reconnaît celui d'une de ses soeurs,
elle ne connaît aucun membre de sa famille non plus.
Je compose le numéro, je suis calme, une voix de femme décroche,
"Allô , Bonjour, vous êtes la soeur de Sofiane ?"
" Oui "me répond la voix,
"on ne se connaît pas mais je suis la maman d'Amanda, c'est l'amie de Sofiane,
"ah oui" me dit-elle "j'ai déjà entendu son nom",
"Il y a eu un problème, votre frère vient d'être conduit au CHU",
"Quel problème ?" 
Je lui explique la situation et je lui demande de me rejoindre, parce qu'en fait elle se trouve avec une autre soeur à quelques pas de chez moi.

La nuit est tombée, je suis sur le trottoir, sans veste ni blouson , j'emmène ma fille à l'appartement prendre un manteau et mettre des chaussures, elle est restée en chaussons.
Nous rejoignons les soeurs, et je prends le volant de leur voiture.
En route les questions fusent, mais je n'apporte pas de réelle réponse.
Je me contente de dire ce que je sais sur les évènements, entre temps elles ont prévenus tout le reste de la famille, notamment les parents.

Il faut environ 45 min pour arriver au CHU, le trajet se passe entre les pleurs et les silences qui en disent long.....
Nous voilà arrivées à l'hôpital, une partie de la famille est déjà là, mais les parents pas encore.
Nous faisons les 100 pas dans le couloir en attendant la venue d'un médecin, et je répète encore et encore ce qui s'est passé.....
Tout le monde se veut rassurant, "3 mètres après tout cela n'est pas si haut !!!!"

Les parents passent la porte, je vais directement vers eux pour me présenter, mais à ce moment, le médecin arrive..... il vient vers nous, son regard est vide, je sens qu'il n'est pas porteur de bonnes nouvelles, en tout cas j'ai un sentiment très fort qui m'envahit tout d'un coup, mais je rejette tout de suite cette idée.

"Comment va-t-il  ?"demande sa mère.
"Je n'ai pas de bonnes nouvelles Madame, votre fils ne pourra être sauvé"...
Il ne peut finir ses mots, des hurlements sortent de toutes les bouches, des pleurs, Il continu tout de même et explique que malheureusement dans sa chute il s'est sectionné la vaine principale du cou et qu'il a fait une hémorragie interne.
La mère hurle au médecin
"Sauvez mon fils docteur, vous pouvez l'opérer" ?
le médecin reste de glace,
"Madame je suis désolé... Vous pourrez le voir dans quelques instants, il n'est pas encore mort mais c'est tout comme."

Ma fille s'est effondrée, je reste droite, il ne faut pas craquer, pas maintenant,  pas un seul mot n'arrive à sortir de ma gorge devant toute la détresse de la famille.
La mère s'effondre à son tour, tous ses enfants vont la réconforter en criant  "mais maman il n'est pas mort!
La douleur m'envahit, c'est un fils que je viens de perdre le mien a 18 ans.
Ma fille, elle est là, et je vais avoir la chance de la ramener à la maison, mais eux, eux n'ont pas cette chance, 
ils vont rentrer sans lui, il n'ont pas eu le temps de lui dire au revoir, il savent qu'il ne reviendra plus.

J'appelle mon mari pour lui dire la gravité de la situation, il est déjà en route pour le CHU et sera là dans 15 min.

Nous restons là, ma fille et moi, avec la famille, le monde vient de s'arrêter, tout est au ralenti, une sensation bizarre de mort rôde autour de nous, je n'ai toujours rien dit, je demande à ma fille de se ressaisir face à la douleur de la famille. Et là, les premières paroles sortent enfin de ma bouche  :
" Excusez-nous c'est un accident, je suis désolée, vraiment, je ne sais pas quoi vous dire, je suis désolée"......
Je sors machinalement un stylo de mon sac et un papier sur lequel je griffonne mon nom et mon adresse ainsi que le numéro de mon portable,
Je le tends à l'un des jeunes hommes qui est encore là, les parents sont allés voir leur fils.

Je prends ma fille dans les bras et la dirige vers la porte de sortie de l'hôpital.
Là nous rejoint mon mari, toutes les deux nous lui tombons dans les bras et moi je laisse enfin échapper mes cris de détresse.
Nous montons en silence dans la voiture qui nous ramène à la maison.

Je réalise de plus en plus que ma fille est là, que j'ai beaucoup de chance, que le destin attendait ce jour là quelqu'un à emporter, qu'elle pourrait être à sa place, que mon fils pourrait être à sa place aussi....
J'ai honte mais dans une prière égoïste, je remercie le ciel que se ne soit pas eux.

Ce jour là, 15 octobre 2003, j'ai annoncé à une famille que je ne connaissais pas la mort de leur fils.
Quoi de plus terrible, rien, Il avait 19 ans et sa vie c'est arrêtée ce jour là sans savoir pourquoi!

A Sofiane pour la vie.

Par c'est dit - Publié dans : PLEURER - Communauté : c'est dit !
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